Souvent afféré sur sa machine, Olivier Germay, 53 ans, dont 36 passés derrière un volant de Bob-car, est un des « meilleurs descendeurs » en Europe. À l’occasion de la manche neupréenne du championnat de Belgique, l’opportunité était belle de consacrer une interview à ce champion hors du commun. Un rencontre en roue libre…

L’idée générale que les gens ont des « caisses à savon » est finalement très éloignée de ce que cela représente réellement. Pouvez-vous nous présenter votre discipline de prédilection ?

Personnellement je roule sur un Bob-car, qui est en quelque sorte le descendant du bobsleigh sur roues. Une machine comme celle-là est composée d’un châssis semi-suspendu, d’un volant, de deux baquets, de quatre freins à disques hydrauliques et deux pompes de frein. Vous avez aussi une barre de torsion  qui aide à la flexibilité du châssis. Cela permet aux roues d’être assez indépendantes les unes des autres.

Nous n’avons rien pour aider l’accélération et c’est uniquement la gravité qui nous aide à avancer. Nous luttons donc systématiquement contre ça et autant vous dire que chacun a ses petits secrets pour faire avancer sa machine.

Mais ce n’est pas la seule catégorie de la discipline ?

Non effectivement, en « caisses à savon » vous retrouvez 10 catégories qui différent en fonction du type de véhicule et de l’âge du conducteur.

La catégorie C qui est comme une voiture, c’est-à-dire composée d’un volant, d’un arceau, de quatre pneus et quatre freins. Vous roulez seul dedans et la catégorie se scinde en 4 classes d’âge. La C1, de 6 à 9 ans, la C2 jusque 14 ans, la C3 de 14 à 18 ans et la C4 dans laquelle concourent les adultes de plus de 18 ans.
Vous retrouvez ensuite le Side-car qui ressemble à une moto avec un panier en supplément. Sur ce véhicule, vous avez un conducteur accompagné d’un « singe » qui aide à la conduite de l’engin en se penchant à gauche et à droite pour faire contrepoids durant la descente.

Viennent après le Carioli, un engin tout en bois avec un pilote et une seconde personne aux freins puis le Kart. Chaque véhicule étant sans moteur, cela va de soi.

Ce Bob-car, vous l’avez construit de vos mains ?Photo-Olivier-Germay-1

Oui entièrement ! Du moulage de la coque à l’assemblage des pièces, mais tout le monde ne fonctionne pas de la même manière. Vous avez notamment la possibilité d’acheter des engins « tout faits » si vous n’êtes pas bricoleur.

Combien de temps cela vous a-t-il pris pour mettre sur pied votre dernier véhicule ?

Houla, on ne compte plus nos heures quand on travaille à une nouvelle machine. Mais pour celle-ci, on a commencé au mois de septembre il y a deux ans pour finir en mars de l’année d’après. Bon je n’ai pas travaillé tous les jours huit heures dessus mais au moins chaque week-end et quelques heures après journée pendant la semaine. Puis comme c’est le 6ème véhicule que je construis, cela va beaucoup plus vite qu’avant pour faire aboutir un projet. Qui plus est pour ce modèle, j’ai gardé certaines pièces du châssis précédent auquel j’ai apporté des améliorations en m’inspirant d’autres véhicules que j’avais vus en compétition.

Et recevez-vous des subsides pour vos compétitions et la construction de vos machines ? Ou des sponsors peut-être qui vous aideraient ?

Non, malheureusement. Enfin si nous sommes sponsorisés par une marque d’assurances pour certaines compétitions à l’étranger mais sinon tout est réalisé sur fonds propres. Il est déjà arrivé que ces sponsors nous offrent les licences et les frais d’inscription aux coupes et aux championnats d’Europe.

Sinon au début on a cherché des sponsors mais on a vite laissé tomber car il y a tout de même un manque d’intérêt pour les « caisses à savon ».

Il faut dire que ce genre de compétition est considéré comme un jeu pour enfants, pourtant nous sommes loin du compte. Comment avez-vous commencé d’ailleurs ?

J’ai débuté à 18 ans alors que je venais tout juste d’obtenir mon permis de conduire. Ma première caisse à savon était composée de 4 bouts de planches en bois, de roues de poussette, d’une corde pour la direction et d’un bout de bois et de pneu pour le freinage. J’étais tout seul dedans et j’ai concouru contre 10 à 12 autres participants. Autant vous dire que j’ai fait pâle figure.

L’année d’après j’ai voulu rouler à nouveau. Cela avait déjà pris de l’ampleur de sorte que le champion de Belgique de l’époque est venu participer à la course. À cette époque, j’ignorais complètement qu’il existait ne serait-ce qu’une fédération officielle.

Quand nous avons appris ça, nous nous sommes directement inscrits à une manche du championnat de Belgique. Nous avons construit un Side-car et nous avons été… ridicules. Surtout quand on a vu les engins qu’il y avait là.
Du coup, bricoleur dans l’âme que je suis, j’avais tout photographié dans ma tête dans le but d’en construire un dans le même style que ceux que j’avais observé là-bas.

Ne me dites pas que c’est comme ça qu’on devient champion d’Europe ?

Non pas du tout, il aura fallu bien attendre… Après beaucoup d’essais, Photo-Olivier-Germay-2je me suis rendu compte que je stagnais comparativement aux autres. J’ai alors demandé à l’un des meilleurs descendeurs de la catégorie d’essayer mon Side-car. Sur une simple descente, il me devançait de plusieurs secondes ! J’ai de suite compris que si la mécanique fonctionnait comme je le voulais, c’était moi qui devais améliorer mon niveau de conduite. Du coup, j’ai observé très attentivement leurs descentes, leurs trajectoires, … et cela m’a aidé considérablement.

Comment vous entrainez-vous d’ailleurs ?

Il n’y a pas vraiment d’entraînement, ni pour nous ni pour la machine. Pour nous, l’entraînement se fait en course, j’y viendrai après. Quant au Bob-car, il est rodé à l’aide de rouleaux qui font tourner les roues inlassablement à l’aide d’un moteur. C’est un petit truc parmi tant d’autres et je ne suis pas le seul à l’utiliser. Puis au bout de 2/3 courses sur la saison, les roulements commencent à fonctionner au mieux de leurs performances.

Pas de descentes en dehors des courses donc…

En Europe, la compétition se passe toujours en milieu urbain donc malheureusement il nous est interdit de rouler sur route ouverte. Mais vous savez, parfois…
Il faut surtout être excessivement prudent : Éviter les routes avec des priorités de droite, se dépêcher et toujours être attentif aux conditions environnantes. Au niveau que j’ai atteint aujourd’hui, on peut cependant considérer que mes pistes d’essais sont celles du championnat de Belgique. En soit je m’entraîne en compétition nationale. Mais attention, on fait toujours des repérages, soit à pied, soit à vélo.

Où se déroulent ces courses ? Toujours au même endroit ?

À Bonsgnée notamment mais aussi partout en Belgique pour ce qui concerne le championnat national. Cette année, on retrouve cinq nouveaux tracés. Mais il y a aussi un championnat ainsi qu’une Coupe d’Europe, ce qui nous amène à voir du pays. Malheureusement il n’existe pas encore de Coupe du Monde car seuls 8 pays sont représentés officiellement. Sur Internet, on voit beaucoup de courses à l’étranger mais elles sont assez différentes de chez nous. Elles ne ressemblent pas vraiment à de la compétition d’ailleurs.

Et les compétitions, comment se déroulent-elles ?

En Belgique, chaque course comporte quatre manches sur une journée. Chaque équipe se bat contre le chrono sur un même tracé de minimum 700 mètres composé d’au moins deux virages « naturels ». On cumule ensuite les deux meilleurs chronos de chaque participant pour déterminer le vainqueur.

Pour le Championnat d’Europe, c’est différent. Il se déroule sur un week-end avec, tout d’abord, une manche d’essais le samedi matin. Viennent ensuite une première manche officielle l’après-midi du premier jour et les deuxième et troisième manches le dimanche. Mais nous devons être là dès le jeudi pour l’accueil et les inscriptions ainsi que le contrôle technique du vendredi (vérification du poids, conformité du véhicule, sécurité, …). C’est donc fort contrôlé.

Fort contrôlé car dangereux ?

Ça peut l’être oui! De mémoire, un pilote est mort dans une manche de championnat dans les années 1980  en Allemagne.  C’était bien moins surveillé qu’aujourd’hui.   Depuis cette histoire, il y a des licences obligatoires et plus de sécurité.

C’est cependant un cas isolé ?

C’est sûr qu’il y a un très faible pourcentage d’accidents comparé aux vitesses que nous pouvons atteindre. Vous savez il arrive qu’on atteigne les 114km/h dans une descente, comme à la Roche-en-Ardennes. Mais sinon, on atteint régulièrement les 90km/h.

À notre niveau, nous avons déjà eu un accident lors d’une manche de la coupe d’Europe en Italie en 2014. Une pièce du véhicule a cassé et nous sommes allé percuter un ballot de foin de 300kg avec le côté de l’engin à plus 60km/h. Bizarrement le Bob-car n’a presque rien eu. Quant à moi, je n’ai été que légèrement blessé mais ce fut plus grave pour ma femme. Elle a été soulevée de son siège et est venue percuter mon baquet avec ses côtes. Nous n’avions pas de harnais à l’époque et c’est probablement pour cela qu’elle fut plus gravement blessée.

Aujourd’hui elle ne vous accompagne plus en course. Est-ce un Photo-Olivier-Germay-3 objectif de la retrouver à nouveau à vos côtés en compétition ?

J’aimerais énormément mais je ne veux pas la pousser. Le choc a été très violent et je comprendrai qu’elle ne soit pas encore à l’aise. Aujourd’hui, je suis accompagné d’un jeune pilote. Il sait qu’en m’accompagnant en Coupe d’Europe, il a une vraie chance de victoire…

Mais justement, à quoi sert cette 2ème personne dans un Bob-car ? Quel est son rôle ?

Honnêtement, je pourrai prendre qui je veux car aucune compétence particulière n’est requise. C’est notamment pour faire… du poids. À titre personnel, afin d’être le plus performant possible dans cette catégorie, je préfère avoir quelqu’un de léger derrière moi. Car plus il est imposant, plus l’engin est difficile à conduire et risque de glisser. Et en caisse à savon, glisser est pire qu’un coup de frein…

À vous écouter, on devine que la Coupe d’Europe est la récompense suprême ! Expliquez-nous…

Faute de Coupe du Monde, c’est effectivement la plus grande consécration dans notre discipline.
Je l’ai remportée deux fois mais j’ai dû attendre quinze ans pour y arriver, à force de fignolages et d’amélioration de mes machines.

Une Coupe d’Europe se répartit sur 5 courses. En République Tchèque, en Suisse, en France, en Belgique, en Italie ou en Allemagne. Bientôt viendront s’ajouter la Slovaquie et l’Espagne. Pour être classé au classement général, il faut au minimum avoir participé à trois de ces cinq courses.

Et hormis le prestige, le palmarès, recevez-vous des prix qui Olivier-Germay-4permettent d’amortir vos investissements ?

Non, on reçoit une coupe et une médaille. Je pense que si l’argent devait entrer en jeu, les pilotes comme moi auraient difficile de gagner encore des trophées. Aujourd’hui beaucoup de pilotes savent investir une masse d’argent pour arriver à un niveau de performance difficile à égaler.

Justement, où se situe la concurrence par rapport à vous ?

Pas très loin. Par exemple, j’ai remporté mon Championnat d’Europe pour 8 petits centièmes.

En Belgique, nous avons une toute petite fédération représentée par une vingtaine de pilotes lors des tournois européens. C’est 2 à 3 fois moins que les Français ou les Suisses, mais nous avons des pilotes de grande qualité. Notamment un champion d’Europe en C3, un en C2 et moi-même en Bob-car. En Carioli, qui est la spécialité des pilotes Italiens, c’est beaucoup plus difficile. Et en kart, nous avons d’autres jeunes très prometteurs.

On imagine que votre objectif pour 2015 est de confirmer vos performances ?

C’est ça, surtout avec la nouvelle mécanique que je n’ai pas encore testée en course. Comme je prends de l’âge, je préfèrerais que la mécanique joue plus sur la performance que le pilotage.
Vous savez, du haut de mes 50 ans je suis un des plus vieux. La majeure partie des pilotes a entre 20 et 30 ans. Par exemple, le pilote suisse qui finit derrière moi au championnat d’Europe vient à peine de fêter ses 18 ans. Il a déjà un fameux coup de volant et il a le mérite d’avoir construit son « Bob » lui-même. C’est probablement un des futurs meilleurs…

En tant que pilote et mécanicien, avez-vous des aprioris sur Olivier-Germay-5ceux qui achètent un engin « tout fait » ?

Non car tout le monde ne peut pas être bricoleur. Puis il y a cette contrainte de prix à prendre en compte puisque construire soi-même coûte plus cher que d’acheter un modèle tout fait à l’étranger. Cela peut aller du simple au double. Pour un Bob-car, le prix de construction peut aller jusqu’à 4.000€ par exemple…

Un matériel de qualité que vous retrouvez chez vos concurrents ?

En règle générale, 80% des participants possèdent un matériel similaire au mien.

Ce qui ne vous empêche pas de gagner chaque année ?

Pas spécialement non. J’expérimente beaucoup en course lors du championnat de Belgique donc il m’arrive de « sacrifier » des chronos pour pouvoir faire des essais et des améliorations sur le « Bob ».
Cela me permet de grappiller quelques centièmes lors de courses plus importantes… Un peu comme en F1 ou en Moto GP.

Ce qui vous permet d’arriver « Fit & Well » pour les compétitions internationales.
Combien avez-vous de concurrents en Coupe d’Europe comparativement à la compétition belge ?

En Belgique, il arrive que nous ne soyons que quatre ou cinq dans ma catégorie. Tandis qu’en Europe, on peut retrouver deux-cents participants dont une trentaine pour la seule catégorie du Bob-car.

Dès lors, quand vous gagnez une européenne, vous pouvez vous montrer hautement satisfait.
C’est pour ça que je dis que le championnat de Belgique représente mes séances d’essais grandeur nature. Ca me sert à régler mon matériel…

Et au niveau des spectateurs, sont-ils nombreux à venir vous encourager ?

En Belgique de plus en plus. Pas des centaines non plus mais cela dépend des courses.
Il y a deux ans à Neupré, nous n’avions quasiment eu personne mais les conditions climatiques ne penchaient pas en notre faveur. Ils sont plus nombreux à l’étranger cependant.

Souhaitons qu’ils soient nombreux pour admirer vos Olivier-Germay-6performances ce dimanche 26 avril dans la côte de Bonsgnée…

Oui tout à fait. D’autant plus que contrairement à ce qu’on croit, les plus belles sensations sont vécues par les spectateurs et non par les pilotes. C’est du moins ce que je pense personnellement.
On nous prend très souvent pour des fous en tous cas.

Finalement, à part à Neupré, où aurons-nous le plaisir de vous acclamer cette année ?

Après Neupré nous roulerons à Marche, à Wartay, également à Namêche du côté d’Andenne, mais aussi à Spa, Malmedy, Stavelot et Francorchamps pour les Trophées des petits patelins. Régions d’où proviennent les champions d’Europe Juniors par ailleurs.
En tout, il y aura une douzaine de courses en Belgique auxquelles viennent s’ajouter des courses étrangères en France, en Tchéquie, en Italie, en Allemagne et peut-être en Espagne.

De quoi dévaler des kilomètres à la vitesse de l’éclair…

La manche du Championnat de Belgique de caisses à savon se déroule ce dimanche 26 avril 2015 de 10h30 à 18h00 à Bonsgnée sur le territoire de Neupré.

Olivier et tous les pilotes en compétition vous attendent nombreux pour les acclamer et vibrer à leurs côtés tout au long de la journée de compétition.